Haïti : des munitions destinées aux forces dominicaines retrouvées chez les gangs, une affaire troublante presque passée sous silence
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Vous pouvez traduire cet article dans la langue de votre choix dans la case de sélectionPar Eric Duvivier Masson
Haïti : des munitions destinées aux forces dominicaines retrouvées chez les gangs, une affaire troublante presque passée sous silence
Des stocks officiels dominicains aux groupes armés haïtiens, les découvertes récentes soulèvent une question fondamentale : peut-on combattre efficacement les gangs sans s’attaquer aux réseaux transfrontaliers qui alimentent leur approvisionnement ?
Alors que les gangs continuent de représenter une menace majeure pour la sécurité en Haïti, des révélations sur l'origine de certaines de leurs munitions méritent une attention particulière. Des munitions associées aux stocks de la Police nationale et de l’Armée de la République dominicaine ont été identifiées entre les mains de groupes armés haïtiens, notamment 400 Mawozo et des gangs opérant à Bel-Air, selon les conclusions rapportées par le Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti. [icihaiti.com], [eldia.com.do]
Les chiffres interpellent.
Dans un échantillon de 89 cartouches de calibre 5,56 mm liées à 400 Mawozo, 25 portaient les initiales « ERD », correspondant à l’Armée de la République dominicaine. Seize autres présentaient des caractéristiques compatibles avec des munitions de la police dominicaine dont le détournement avait déjà fait l’objet d’une enquête. [icihaiti.com]
Ces constatations prennent une dimension beaucoup plus importante lorsqu’on les rapproche de l’enquête menée en République dominicaine sur les stocks de la Police nationale.
Selon les informations rapportées, les autorités ont établi le détournement de 908 001 articles, principalement des munitions, comprenant plus de 489 000 cartouches de 9 mm, environ 230 000 cartouches de 5,56 × 45 mm, 26 000 de 7,62 × 39 mm et quelque 93 000 cartouches de calibre 12. Il reste cependant impossible de déterminer avec précision quelle proportion de ce matériel a effectivement atteint Haïti. [hoy.com.do], [eldia.com.do]
L’affaire n’est pas isolée. En décembre 2025, un officier de l’armée dominicaine et un ressortissant haïtien ont été arrêtés à San Juan de la Maguana alors qu’ils transportaient 1 516 cartouches sur une motocyclette. [icihaiti.com], [eldia.com.do]
Déjà en juillet 2024, 5 000 cartouches provenant de République dominicaine avaient été saisies à Mirebalais, en Haïti. Les informations rapportées sur l’enquête reliaient ces munitions à un lot initialement destiné à la police dominicaine. [gazettehaiti.com]
Une affaire presque passée sous silence ?
Il serait exagéré de parler d’un silence médiatique total. Des médias haïtiens et dominicains ont effectivement rendu compte de l’affaire, notamment Le Nouvelliste, El Día, Hoy et iciHaïti, tandis que Just Security s’est intéressé au réseau de détournement de munitions en République dominicaine. [lenouvelliste.com], [icihaiti.com], [justsecurity.org], [hoy.com.do], [eldia.com.do]
Mais compte tenu de la gravité de la crise sécuritaire haïtienne, la question mérite d’être posée : pourquoi de telles découvertes n’ont-elles pas provoqué un débat régional beaucoup plus retentissant sur les circuits qui alimentent la puissance de feu des gangs ?
Une analyse publiée par Just Security en mars 2025 décrivait un réseau impliquant des membres de la police dominicaine accusés d’avoir détourné plus de 900 000 cartouches et de les avoir revendues illégalement. Selon cette publication, une partie de ces munitions aurait atteint des groupes armés en Haïti. [justsecurity.org]
Pour Haïti, les conséquences sont considérables
Car le problème dépasse largement l’origine de quelques cartouches.
La Police nationale d’Haïti peut multiplier les opérations et saisir des armes. Mais si, parallèlement, des réseaux clandestins permettent aux groupes criminels de renouveler leurs stocks de munitions, les résultats obtenus sur le terrain risquent de rester fragiles.
Cette réalité transforme la question du désarmement en problème régional.
Combattre les gangs signifie donc également identifier les filières d’approvisionnement, renforcer la traçabilité des munitions, mieux contrôler les stocks officiels et intensifier la coopération transfrontalière.
Le 28 octobre 2026, le ministre dominicain de la Défense, Carlos Antonio Fernández Onofre, a affirmé que les enquêtes sur les munitions détectées entre les mains des bandes haïtiennes se poursuivaient. Il a également déclaré que les cas mentionnés dans le rapport des Nations unies avaient été communiqués par les autorités dominicaines et faisaient l’objet de procédures judiciaires. [eldia.com.do]
Une distinction est ici indispensable : les éléments actuellement disponibles ne démontrent pas que l’État dominicain arme les gangs haïtiens.
Les informations publiées portent plutôt sur des détournements, des trafics et des actes présumés de corruption impliquant certains individus. Transformer ces faits en accusation contre l’État dominicain dans son ensemble dépasserait donc ce que permettent d’établir les preuves actuellement disponibles. [justsecurity.org], [eldia.com.do]
Une guerre peut-elle se mener sans déclaration de guerre ?
Ces découvertes peuvent néanmoins ouvrir une réflexion beaucoup plus large.
L’histoire de la pensée stratégique ne limite pas nécessairement la guerre à l’affrontement classique entre deux armées.
Dans Unrestricted Warfare, publié en 1999, les officiers chinois Qiao Liang et Wang Xiangsui développent une conception souvent traduite par« guerre hors limites ». Leur réflexion envisage le recours à une combinaison de moyens militaires et non militaires, notamment politiques, économiques, juridiques et informationnels, pour dominer un adversaire sans nécessairement privilégier l’affrontement militaire conventionnel. [en.wikipedia.org], [warontherocks.com]
Cette conception rappelle, dans un contexte historique très différent, un principe associé à la pensée stratégique de Sun Tzu : l’idée que la supériorité stratégique peut consister à parvenir à ses objectifs sans livrer une bataille conventionnelle.
Faut-il appliquer ces théories à ce qui se passe entre Haïti et la République dominicaine ?
En l’état actuel des faits, rien ne permet de l’affirmer.
Les découvertes de munitions et les enquêtes sur les détournements ne constituent pas la preuve d’une politique délibérée de déstabilisation d’Haïti par l’État dominicain.
Mais elles permettent de poser une question beaucoup plus générale : un pays peut-il être profondément déstabilisé par des réseaux criminels, la circulation clandestine d’armes et de munitions, des flux financiers illégaux ou d’autres phénomènes transfrontaliers sans qu’un État voisin lui ait jamais officiellement déclaré la guerre ?
Poser cette question ne signifie pas désigner un coupable. Cela signifie tenter de comprendre toutes les dimensions d’une crise qui dépasse désormais largement les frontières d’Haïti.
Il faut fermer les robinets qui alimentent les gangs
L’une des grandes leçons de ces révélations est précisément celle-ci.
La bataille contre les gangs ne peut pas se dérouler uniquement dans les rues de Port-au-Prince, de Croix-des-Bouquets ou de Mirebalais. Elle doit également porter sur les mécanismes qui permettent aux organisations criminelles de renouveler continuellement leurs capacités.
Cela suppose une coopération beaucoup plus rigoureuse entre Haïti, la République dominicaine et leurs partenaires internationaux en matière de traçabilité, surveillance des stocks, contrôle frontalier et lutte contre les réseaux criminels.
La question fondamentale demeure donc entière :
Qui alimente la puissance de feu des gangs en Haïti, par quels circuits et avec quelles complicités ?
Et lorsqu’une partie des munitions retrouvées entre leurs mains présente des liens avec des stocks officiels d’un pays voisin, cette question ne devrait certainement pas être reléguée au second plan.
Haïti peut poursuivre les chefs de gangs, multiplier les opérations policières et tenter de reprendre les territoires perdus. Mais tant que les voies d’approvisionnement restent ouvertes, la violence risque de se renouveler.
Combattre les gangs sans démanteler les réseaux qui les approvisionnent, c’est combattre les flammes sans fermer les robinets d'essence qui alimentent l’incendie.
Sources de référence
- Groupe d’experts des Nations unies sur Haïti, conclusions sur les munitions associées notamment à 400 Mawozo, rapportées par iciHaïti. [icihaiti.com]
- El Día, « Bandas armadas de Haití utilizaron municiones con marcas del Ejército de RD », 8 de octubre de 2026. [eldia.com.do]
- Hoy, « Municiones dominicanas usadas por bandas haitianas », 12 de octubre de 2026. [hoy.com.do]
- Just Security, « Corrupt Police Network in the DR and Arms Trafficking », 24 mars 2025. [justsecurity.org]
- Le Nouvelliste, « Haïti : on sait d’où viennent ces armes et munitions qui tuent… », 20 novembre 2024. [lenouvelliste.com]
- El Día, déclarations de Carlos Antonio Fernández Onofre sur la poursuite des enquêtes, 28 octobre 2026. [eldia.com.do]
- Unrestricted Warfare, ouvrage de Qiao Liang et Wang Xiangsui, publié en 1999. [en.wikipedia.org], [airuniversity.af.edu]
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